A.Ferro – En oscillation sur un pont très fragile entre trop et pas assez

J’ai trouvé le thème de cette rencontre extrêmement intéressant.

Son indétermination même nous conduit à aborder une quantité incroyable de problèmes de clinique, de technique, de théorie de la technique dans la quotidienneté de notre travail. Je vais essayer d’étudier quelques-uns des nombreux points qui me sont venus à l’esprit ; je laisserai les autres implicites mais la méthode ou l’approche sera toujours la même.

Je pense à une série télévisée qui m’a captivé et qui se déroule à la frontière entre deux villes, entre les Etats-Unis et le Mexique. (J’ai découvert que la même série utilise aussi le pont entre la Suède et le Danemark)

La femme détective de la police américaine souffre d’une forme sévère d’Asperger qui fait qu’elle ne connaît pas, ne reconnaît pas, n’utilise pas les émotions adaptées aux différentes situations, elle est purement rationnelle. En face d’elle le policier mexicain est extrêmement passionnel, il brûle la vie par les deux bouts, une de ces vies où « il n’est jamais tard » (comme le dit une célèbre chanson italienne); bien entendu, le titre de la série est The bridge.
Construire sans cesse un pont entre les deux extrêmes me semble l’unique solution possible ; autrement dit, la clé pour résoudre le problème, selon moi, est une oscillation constante entre trop et pas assez.

Vous souvenez-vous combien était triste et claustrophobe l’idée que PS devait évoluer dans la direction de D ?

Vous rappelez- vous le soulagement que certains d’entre nous ont éprouvé lorsque Bion a introduit le concept que PS et D ne pouvaient qu’être en oscillation ?

La même chose ne vaut-elle pas pour capacité négative et fait choisi ? c’est-à-dire entre l’expansion du champ et son interprétation ?

Nous voici ainsi arrivés à la première « vexata quaestio » que je voudrais aborder.

1) Trop ou pas assez d’interprétation / un pont à grande circulation

On a beaucoup écrit sur le fait qu’il fallait privilégier des interprétations de transfert saturées, ou dans le transfert (moins saturées) ou enzymatiques, ou narratives, ou allusives, voire tangentes ou même silencieuses.

Je crois que la solution réside dans « the bridge » entre ces différents types d’interprétations ; nous y sommes aidés par quelque chose qui fonctionne comme un système tampon : le fait d’utiliser le patient (je devrais plutôt dire un lieu du champ dévolu au réglage) comme un système GPS capable de nous fournir en permanence des indications sur le caractère approprié ou non de notre interprétation ou sur son manque.

Après une interprétation nous pourrions ainsi nous entendre dire :

– cette nuit pendant l’orage un éclair a détruit la maison à côté de la nôtre
– hier soir chez ma tante il n’y a eu que deux asperges bouillies et froides pour le dîner
– hier la maîtresse de mon fils a réussi à enseigner des concepts difficiles sans jamais humilier les enfants.

L’année dernière ma façon de penser, qui je crois est connue, c’est-à-dire la nécessité de « régler constamment le jeu entre interprétations et transformations (dues à des interventions narratives ou enzymatiques) a connu un développement léger mais significatif.

J’étais en voiture avec un ami et collègue américain qui utilisait à la fois le GPS fixe de sa voiture et un TOM TOM qu’il avait sur son téléphone portable, cela pour la bonne raison qu’à plusieurs reprises l’utilisation d’un seul navigateur satellitaire lui avait fait perdre sa route. De la même façon, lorsque nous sommes en séance, nous devons prêter attention à toutes les signalisations du champ et comprendre si pour un fonctionnement du patient notre interprétation a été trop forte alors que pour un autre fonctionnement du patient elle n’a pas été suffisante.

En d’autres termes nous devons savoir parler aussi bien aux noyaux passionnels qu’aux noyaux asperger.

2) Oscillation entre neutralité (déchiffrage) de l’analyste et self disclosure d’une rêverie (co-construction)

Ici aussi l’unique solution est le pont, the bridge.

A ce propos je voudrais présenter deux vignettes cliniques, à des moments différents de mon travail d’analyste, qui illustrent peut-être les deux extrémités du pont.

a) une neutralité suspecte : une patiente en analyse m’apporte le rêve suivant :
par un petit trou dans une porte elle observait un officier nazi vêtu de peau qui entrait dans une pièce en forçant la porte d’une façon très menaçante. Je suis un peu gêné de rapporter ici mon interprétation « neutre » qui aurait voulu être centrée sur le fantasme corporel inconscient : la patiente apportait un fantasme fœtal où, de l’intérieur de l’utérus, elle observait le coït de ses parents, l’officier nazi étant le sexe du père qui pénétrait la mère. Autrement dit, une scène primitive vue de l’observatoire privilégié que constitue l’intérieur de l’utérus par quelqu’un qui observait ce qui se passait.

Le fait d’avoir trouvé dans « Attaques du lien » de Bion une interprétation analogue ne me console en rien : nous ne savons rien du début de la séance et Bion interprète ensuite en disant au patient qu’il assistait au rapport sexuel entre deux personnes. Un peu plus tard le patient dit qu’il a eu la sensation de recevoir « un coup de couteau » et Bion dans son interprétation dit concrètement au patient qu’il a vu des choses invisibles (c’est-à-dire qu’il a eu une hallucination) au lieu de comprendre que le coup de couteau était l’interprétation reçue. D’ailleurs, tout de suite après mon interprétation ma patiente a parlé d’un film vu à la télévision où des peaux rouges lançaient des flèches incendiaires et brûlaient une maison dans laquelle s’étaient réfugiés des enfants.

b) à l’opposé voici une situation clinique où je me suis « penché » beaucoup
trop vers une sorte d’utilisation excessive d’une rêverie : Le clocher en ruine

Une patiente d’environ 35 ans me raconte irritée que sa mère lui a dit : “Désormais tu as l’âge de ne pas repousser plus longtemps les décisions importantes de ta vie”.

A la séance suivante elle dit qu’elle se sent en colère sans comprendre pourquoi et que son fiancé l’est encore plus.

Au bout d’un bon moment de silence je lui propose : « Voulez-vous que je vous raconte le rêve que votre fiancé a fait cette nuit ? »
« Quoi ?!! » (la patiente a un sursaut de paranoïa) « Vous avez entendu notre conversation au bar pendant que nous déjeunions ? Comment savez-vous que mon fiancé a fait un rêve et qu’il me l’a raconté ? »
« Bon, vous voulez le savoir oui ou non » dis-je un peu brutalement
« Bien sûr » répond –elle
« Alors voici son rêve » lui dis-je « il y avait un clocher d’église en ruine qu’on était en train de restaurer et on installait tout en haut, à l’endroit prévu pour cela, une horloge qui était d’abord sans aiguilles (comme dans Les fraises sauvages, le film de Bergman), puis on ajoutait les aiguilles qui indiquaient midi ».

(Tout cela était le fruit d’une imagination visuelle (rêverie) qui s’était activée en moi dès le début de la séance, quand j’avais « vu » de façon répétée la scène du clocher sans aiguilles du film en l’associant au thème du temps qui transparaissait dans les communications de la patiente).

La patiente est stupéfaite, « Non, je n’arrive pas à y croire » et elle ajoute : « Le rêve de Mattia était : j’ai vu en rêve une vieille église en ruine dont on restaurait le clocher et tu étais là qui m’attendais. »
« D’habitude c’est le marié qui attend la mariée » dis-je « mais ça ira quand même »

Cette « danse onirique » inconsciente et à demi sérieuse nous a amenés à reprendre le thème de la mère, le thème du temps, le thème du deuil du temps.

La patiente dit ensuite, ce qui me semble important, que l’horloge marquait 12 h, pas 7 ou 9 h, mais pas 17 ou 20 heures non plus : il y avait du temps pour faire les choses.

(De toute évidence l’implicite renvoyait au fait d’assumer ses responsabilités).
Le mariage, les enfants, les décisions existentielles, le temps de la fertilité, le temps du deuil pour la perte de la toute puissance. L’Eglise dans la culture catholique avec ses renvois au temps : baptême, mariage, enterrement.

3) oscillation entre écoute réaliste et écoute onirique,

c’est-à-dire entre ceux qui prônent l’importance de tenir compte de la réalité de certaines communications du patient et, à l’opposé, ceux qui tentent de considérer la séance comme un rêve ou du moins de valoriser l’aspect onirique de la séance elle-même. On peut considérer cela comme le fruit de théories différentes : d’une part la reconstruction historique comme point central du travail analytique, d’autre part la centralité du développement des instruments pour penser, ressentir et rêver.

A ce sujet rappelons l’intéressante observation faite par Bion (1957) lorsqu’il dit que la métaphore archéologique de Freud ne tient pas compte du fait que « la catastrophe » n’est pas quelque chose qui a eu lieu (comme tend à le dire Winnicott dans Fear of breakdown) mais quelque chose qui continue d’avoir lieu et qui est apporté comme de la lave brûlante dans l’actualité du champ analytique.

Dans ce cas je crois que s’impose une capacité d’oscillation à l’intérieur de la séance qui fait que si d’un côté « nous prenons et contenons » la réalité que le patient nous propose, de l’autre nous savons, sans nier son point de vue, la « rêver » à la recherche d’autres sens possibles.

Oscillation faits/métaphore/rêve : Luigi et le fusil

Luigi est un bibliothécaire gravement obsessionnel. Dès la première rencontre il dit qu’il a un père avec un anévrisme de l’aorte et un oncle paralytique.
(Pendant ce temps je pense à deux fonctionnements, l’un incontinent, l’autre qui immobilise comme les rituels obsessionnels).

Il dit ensuite qu’il passe beaucoup de temps à « nettoyer », à « balayer » et à arranger l’herbe de son jardin où les animaux creusent parfois des « fosses ».
Dans ce monde plein de rituels (aussi bien dans son travail qu’avant d’aller dormir) il semble que Luigi ait un espace de liberté : il a le hobby de la chasse (en italien « la chasse » se dit « la caccia »).

Il s’occupe de deux chiens, du nettoyage de ses fusils, de l’organisation des différentes ouvertures de la chasse. Il parle ensuite de la terrible expérience vécue par son grand père qui, rentrant chez lui en temps de guerre, a trouvé sa maison détruite et tous ses parents morts, tués par un avion de chasse (en italien ce type d’avion s’appelle « un caccia ») qui avait bombardé l’endroit .

Puis il se remet à parler de rituels de nettoyage très complexes (moi, je n’ai pas pu m’empêcher d’associer « la caccia » (la chasse) avec « il caccia » (l’avion) , la mort de toute sa famille).

Au cours de la séance suivante il parle de Mario Tobino et de son célèbre ouvrage « Le libere donne di Magliano » (introduction du thème de la folie ?)(1) , puis il signale un tic inexplicable : chaque fois que la tension monte, il soulève et rejette en arrière l’épaule droite.

Dans le long récit qu’il fait ensuite les mots « enterrement » et « fusil de chasse» sont souvent répétés. A ce stade tout s’assemble comme dans un puzzle.

Le mouvement de rejet en arrière et de haussement de l’épaule droite est celui que produit normalement le « recul » du fusil : Luigi est un sorte de killer, il tue en permanence quiconque lui procure une tension. On ne voit pas le fusil mais tout le reste, le recul, les rituels de nettoyage après chaque crime, les fosses à refermer dans le jardin pour ne pas laisser de traces des personnes ensevelies.
Lorsque sa colère est grande, il se met au volant de son avion « de chasse » et tue tout le monde.

Voila le rêve que j’ai pu faire pour lui ; maintenant il faudra voir ensemble comment développer ces thèmes ; voir ce que la fonction Quentin Tarantino pourra faire avec ce Django Unchained habillé comme un sage bibliothécaire.

Evidemment mon modèle et ma technique sont issus du travail que j’ai mené avec des patients présentant des pathologies graves (borderline, psychotiques, chez des enfants aussi) mais je crois qu’il est possible d’exporter ces modalités techniques avec des patients névrotiques, du moins si l’on veut atteindre et explorer avec eux des niveaux plus profonds de la psyché où on trouve des blocs de pathologie grave (blocs psychotiques, blocs borderline, blocs autistiques).

4) Le pont provisoire entre vérité et mensonge

D’un côté nous avons les défenseurs de la vérité émotionnelle comme point inaliénable de l’analyse, qui voudraient que l’envie, la haine, l’attaque du lien soient tout de suite interprétées. De l’autre nous avons ceux qui pensent qu’un équilibre entre différentes défenses et donc entre différents mensonges est le maximum auquel notre espèce puisse aspirer. Bion lui-même soulignait la nécessité que quelqu’un écrive un livre intitulé : Rêver la réalité.

Au bout d’environ une demi-heure de silence une patiente dit à un Bion pré-bionien « un morceau de fer est tombé par terre », Bion trouve le moyen d’interpréter la haine et l’envie de la patiente.

Je pense que j’aurais peut-être proposé « un silence de plomb ou de fer est tombé dans la séance » (et surtout je ne verrais pas de raison de ne pas intervenir plus tôt : ce serait comme si un maître nageur intervenait seulement après que le patient a demandé verbalement de l’aide et n’intervenait pas s’il le voyait « seulement en train de se noyer ».

Le point de vue est différent si l’on considère « O » comme quelque chose qui doit accomplir un voyage dans la colonne 2 de la grille de Bion, celle des mensonges et du rêve comme le rappelle Bion.

Autrement dit, pour être pensé, « O » doit subir un certain degré de falsification et « le mensonge a besoin d’un penseur ».

5) Autre dialectique : entre communication verbale et identification projective et rêverie

Quelle place et quel recours pouvons-nous faire à notre capacité de rêverie, c’est-à-dire notre capacité d’utiliser les images qui arrivent dans notre appareil psychique pendant la séance ?

Selon un certain point de vue, notre terrain d’enquête est la « communication verbale » du patient. (Si je prenais parti, je demanderais : que faisons-nous alors du jeu, du dessin, du mouvement dans l’analyse d’enfants ?)

Selon un autre point de vue, le fonctionnement des rêveries est tout aussi significatif : ces dernières constituent toute une gamme qui va de la simple apparition d’une image, qu’on essaie ensuite d’organiser en pensée et qui deviendra une interprétation, jusqu’à des utilisations progressives plus explicites de la rêverie elle-même qui débouchent dans la self disclosure, qui passe chez nous pour une pratique diabolique…

Je crois qu’accueillir, contenir, permettre le récit de cet événement est ce que ferait tout analyste.

Mais si cela est le « O », arriverons-nous à rêver le fait ? arriverons-nous à le faire devenir récit partagé … en continuant de parler avec le patient … it evolves dirait Bion, it emerges dirait Stern en faisant référence à une théorie forte du champ …

J’aimerais signaler que tout analyste choisit inévitablement un « fait » à lui, qui sert d’organisateur de l’interprétation (si un patient parlait d’éjaculation précoce… puis d’un enfant avec énurésie et d’un oncle ayant eu une hémorragie, un fait sélectionné possible pourrait concerner une « impossibilité de contention » émotionnelle dont souffre quelqu’un dans le champ), là où un excès de capacités négatives de l’analyste qui le conduisait à étaler dans le temps l’interprétation fut ensuite rêvé par le patient comme la terrible expérience de quelqu’un qui attendait d’être fusillé dans le dos et qui entendait le bruit des soldats qui ne se décidaient jamais à tirer : cela aurait été une libération.

Déjà dans Attaques du lien (1956) Bion donne une admirable définition de ce qui, une fois mieux organisé, deviendra son modèle de l’appareil psychique et qui fera passer l’intérêt de l’analyse des contenus aux « outils pour penser, rêver, ressentir » (Ferro 2015)

L’identification projective est considérée comme une modalité normale de fonctionnement, capable de créer un lien entre l’analyste et le patient, ou entre l’enfant et le sein.

Il y a des analyses où l’identification projective devient le moyen principal de communiquer, soit parce que le patient n’a pas assez évolué à partir de cette modalité, soit parce que la situation analytique elle-même fournit l’occasion de développer cette modalité.

Là Bion a un coup de génie – qui conduira à son modèle théorique très fortement relationnel, au « patient comme meilleur collègue » et à « sans mémoire ni désir » – le patient « perçoit parfois qu’un objet l’empêche d’utiliser l’identification projective ».

Et qui est cet objet ?

C’est l’analyste lui-même dont l’appareil psychique peut ne pas être suffisamment réceptif pour de telles identifications projectives ou bien, s’il l’est, peut être trop bouleversé par cette réception. Ce qui est très semblable à ce qui pouvait arriver dans la relation primaire entre l’enfant et la mère.

Le patient en proie à des angoisses d’anéantissement essaie de les projeter dans l’analyste, dans l’espoir qu’elles puissent séjourner en lui assez longtemps pour être bonifiées et transformées, mais si l’analyste veut s’en libérer trop tôt cet espoir échoue, ce qui aboutira à une augmentation des tensions et à des identifications projectives qui deviendront de plus en plus violentes et subversives pour le fonctionnement mental de l’analyste.

Nous avons là une description, en des termes différents, du modèle d’appareil psychique que Bion postulera par la suite : un appareil psychique pourra se développer s’il existe la capacité à évacuer (projeter) des éléments bêta (sensorialité) dans un autre appareil psychique qui saura les accueillir, les garder et les transformer, grâce à sa propre capacité de contention et de transformation, en éléments alpha (pictogrammes) qui seront restitués à l’appareil psychique qui les a évacués, mais avec la méthode (ou des fonctionnements de la méthode), c’est-à-dire la fonction alpha capable d’opérer ces fonctions de contention et de transformation.

Le pas qui conduit des éléments alpha à leur concaténation dans la pensée onirique de la veille puis à la capacité de rêver le jour et la nuit est assez bref. Autrement dit, les sensorialités traitées par la capacité de rêverie de l’analyste entraîneront le développement du mental, qui coïncide avec l’onirique, avec la capacité de rêver. Il pourra y avoir des situations de rêveries négatives qui empêcheront ce processus si les contenus  sont en excédent par rapport aux capacités de .

Dans de tels cas, dus à une sorte de vaginisme de l’appareil psychique de l’autre, ou à une occlusion à cause d’un excès d’angoisses déjà présentes dans l’appareil psychique de l’autre (encombrement qui peut même être simplement un excès de théories), ou bien dus à un excès d’éléments bêta projetés, on aura un dysfonctionnement de tout le processus qui aurait dû conduire au développement de l’appareil psychique (y compris la capacité de vivre les émotions) ainsi qu’une inversion de la fonction alpha et des phénomènes d’évacuation qui aboutiront à des transformations en hallucinose.

Mais revenons au Bion de 1957 qui se trouve encore à cheval entre deux théories : l’une tournée vers l’objet (que ce soit l’analyste ou la mère) et ses dysfonctionnements possibles et l’autre tournée vers le patient (ou l’enfant) comme porteur d’une « agressivité » primaire qui n’est pas suffisamment amendable par la capacité réceptive de l’appareil psychique de l’autre (ne serait-ce que parce que la bonne expérience d’accueil elle-même pourrait susciter envie et haine).

La première théorie semble accorder plus de place aux capacités d’une mère-analyste capable d’accueillir « la peur sans nom », c’est-à-dire la peur de mourir qui habite le patient et le nouveau né.

6) Oscillation entre destructivité primaire ou destructivité secondaire à l’échec des relations précoces

Nous connaissons bien ce problème non résolu que je serais tenté de résoudre ainsi : pour l’instant nous sommes une espèce qui a un excédent d’éléments bêta et de  par rapport aux capacités des fonctions alpha et des  , il restera donc toujours des amas d’éléments bêta qui feront irruption comme des tsunamis, impossibles à contenir et à transformer, qui ne seront pas destructeurs en soi mais qui auront d’inévitables effets destructeurs là où ils s’abattront.

7) Le pont instable entre réalité et narration : le contexte

Une personne en proie à la panique téléphone aux pompiers pour dire que sa maison brûle ; un pompier placide lui répond qu’elle voulait sans doute lui dire qu’elle se sent en proie à des émotions impossibles à contenir et prêtes à exploser : celles sans doute qui ont longtemps été à l’origine de ses crises d’angoisse.

Un patient dit à son analyste que son jardin potager est sec, que les tomates et les haricots qu’il y avait plantés ne poussent pas parce que le terrain est aride, personne ne l’ayant arrosé ni en ayant pris soin. L’analyste propose au patient de l’accompagner arroser le jardin parce qu’il a une réserve d’eau et qu’il est assez habile dans la culture des plantes.

J’ai l’impression que dans les deux cas il y a quelque chose qui ne fonctionne pas : des communications légitimes reçoivent des réponses un peu folles ou du moins qui ne tiennent pas compte du contexte.

Personne, dans une maison en flammes, ne voudrait d’un pompier qui livre des interprétations et aucun patient avec un champ sec et aride ne voudrait d’un analyste avec un arrosoir.

Y a-t-il un moyen de s’en sortir ? Je crois que oui ! En assumant le fait que nous sommes dans une séance d’analyse. Autrement dit, il faut considérer tout cela comme un rêve communiqué par un patient « mécontent » en analyse, qui reproche à son analyste soit de ne pas intervenir sérieusement (le pompier inadéquat) quand la maison brûle, soit d’intervenir de façon concrète (l’arrosoir), ce qui ne l’aide pas à résoudre ses problèmes.

Les patients arrivent chez nous chargés de « réalité », de sensorialité, c’est à nous d’accueillir cette réalité et d’être à l’unisson avec eux, comme le dit la poétesse Szymborska dans l’un de ses vers « l’important c’est de participer », il faut être à l’unisson avec le patient et ne pas décoder trop tôt un sens qui ne s’est pas encore formé (éviter donc de faire le pompier qui arrive avec le camion des pompiers pour éteindre l’incendie émotionnel). Il faudra mettre en œuvre des opérations mentales de transformation et puis d’autres opérations mentales qui permettront au champ de fleurir et de produire des émotions.

En radicalisant, je pourrais dire que les opérations strictement analytiques sont celles qui permettent de rêver la réalité et en quelque sorte de la transformer.

Mais y a-t-il des réalités qui ne peuvent pas être transformées ? Un « O », des éléments bêta qui ne peuvent pas être accompagnés dans la colonne 2 de la grille ?

Je répondrais qu’il y a des situations où cela n’a pas de sens de faire une analyse, mais que si on fait une analyse, le « jeu parfois tragique » de l’analyse est de transformer les faits en récits pour retrouver ensuite une réalité onirique.

Evidemment il faut écouter le fait, être à l’unisson avec lui, mais l’analyste doit faire le deuil de la réalité et accepter de n’être qu’un développeur, voire un créateur d’outils pour penser, ressentir et rêver.

Notre pouvoir d’analyse s’arrête devant la kryptonite de la réalité (je fais référence à cette mystérieuse substance radioactive face à laquelle un célèbre personnage de bandes dessinées perdait tous ses pouvoirs).

Y a-t-il des situations où les transformations en rêve faites par l’analyste, voire la transformation en rêve de toute la séance (Ferro, Chicago) est inacceptable (à setting acceptable) ?

Je n’ai pas peur de dire que NON !

Le contexte analytique, s’il est opérationnel, vaut toujours tant que cela a du sens de le garder en acte.

Si un patient, après une interprétation, portait la main à son cœur en disant qu’il ressent une forte douleur, s’il devenait pâle, se mettait à suer et à vomir, il serait obligatoire de désactiver le setting et d’appeler une ambulance. Par contre si un patient racontait qu’il a rêvé de tirer sur son analyste, on n’appellerait certainement pas la police.

Ma thèse est paradoxale : en analyse, tant que cela a du sens, il n’y a jamais trop de transformation onirique ; mais hors de l’analyse les communications sont uniquement réelles, et si un ami que je ne vois pas depuis longtemps me dit que son niveau de fer (« ferro » en italien) est bas, cela ne veut certainement pas dire qu’il veut me voir plus souvent.

8) Oscillation entre somatisation  et pensabilité : vérité supportable et mensonge nécessaire

Revenons au thème du mensonge auquel nous avons déjà fait allusion et qui me semble central dans le travail analytique.

Stefania souffre d’une calvitie par plaques qui lui cause beaucoup de problèmes. Tantôt elle a une chevelure normale, tantôt des trous apparaissent qui s’élargissent et s’étendent les uns dans les autres. Un jour elle rapporte un rêve : de l’hélicoptère dans lequel elle se trouve elle voit un zoo avec des cages et des animaux ; les animaux sont si poilus qu’il est presque impossible de distinguer les différentes espèces. Quelque temps plus tard elle décide de faire un autre tour en hélicoptère et elle s’aperçoit que dans plusieurs parties du zoo les cages et les animaux ont disparu, « comme si tout avait été aspiré par le sol ».

Voici deux cartes qui illustrent les situations décrites par Stefania :

Le zoo tel qu’il apparaît dans la première partie du rêve


(lion, zèbre, singe, mouton, loup, tigre, girafe )

Le zoo tel qu’il apparaît dans la seconde partie du rêve


( loup, lion, zèbre)

Evidemment c’est moi qui ai fait ces reconstitutions graphiques mais elles me semblent bien expliquer ce que la patiente voulait exprimer : périodiquement ses émotions sont éradiquées ou enterrées et à leur place il ne reste que du vide, les plaques sans cheveux.

Périodiquement on verra disparaître les poils du tigre, du lion, de la gazelle (chacune de ces espèces correspondra à une certaine émotion). Chaque fois qu’une émotion sera enterrée la carte du cuir chevelu semblera reproduire exactement le phénomène.

Au cours de l’analyse, au fur et à mesure que les émotions qui déchirent (loups, lions, tigres) ou que les émotions tendres et que l’on peut contenir (zèbres, moutons) pourront vivre et être tissées en récits, la calvitie disparaîtra.

Le mensonge est une façon de créer des mondes qui soient plus facilement habitables.

Il est fréquent dans les récits, les romans ou les films de science fiction qu’un astronef venu d’un monde inhabitable essaie d’atterrir sur la Terre ou inversement que des astronefs quittent la Terre, où il n’y a plus de ressources, pour aller à la recherche de mondes nouveaux.

Le mensonge est souvent cet astronef ou ce nouveau monde habitable : c’est une des nombreuses défenses que nous pouvons mettre en œuvre pour survivre. Les exemples ne manquent pas : à commencer par Ulysse qui dit à Polyphème qu’il s’appelle Personne ; cela le sauvera de la colère du Cyclope lorsque celui-ci, aveuglé par Ulysse, appellera ses frères à l’aide mais répondra Personne quand ces derniers lui demanderont qui l’a rendu aveugle !

Un autre exemple célèbre est celui de l’Evêque des Misérables qui sauve Jean Valjean, qui lui a volé tous ses trésors, en déclarant aux gendarmes qui ont arrêté Jean Valjean qu’il ne s’agit pas d’un vol mais d’un cadeau qu’il a fait lui-même à Valjean.

Au fond Bion reconnaît la valeur du mensonge aussi bien à travers ce qui est connu et né comme la “Métaphore des menteurs”, que lorsqu’il affirme que le mensonge a besoin d’un penseur.

Autrement dit – d’une certaine façon et paradoxalement – le mensonge a besoin d’une pensée qui soit créative ; pensons aux mondes particulièrement riches et décorés qu’inventent ceux qui ont une relation extraconjugale, des mondes qui autrement n’auraient jamais existé.

Le mensonge, ou du moins des gradients de mensonge, nous sauvent de vérités insupportables pour la pensée : qu’il n’y a plus rien après cette vie, que nous vivons dans la contingence la plus absolue, que nous n’éprouvons plus d’amour pour une personne que nous avons aimée et que nous devrions donc quitter.

Le mensonge, le compromis nous ouvrent d’innombrables voies d’existence qui ont l’avantage d’être pourvues d’amortisseurs.

Tous les mécanismes de défense au fond sont des gradients de mensonges possibles, alors que la vérité, le « O », non seulement est impossible à connaître mais souvent aussi est impossible à supporter.

Je considère donc que la capacité de mentir signale qu’une certaine maturité psychique est atteinte et aussi (mais ce n’est pas le seul signal) qu’on peut envisager la fin de l’analyse.

Il est évident que je ne me réfère pas ici à ceux qui utilisent le mensonge et le fait de mentir comme mode de vie, à commencer par eux-mêmes (Baranger M 1963), mais à ceux qui l’utilisent en cas d’urgence extrême (et parfois chronique) et, ajouterais-je, à la possibilité de supporter avec élégance ce mécanisme de défense (Lewkowicz S., Flechner S. 2005).

Finalement, tout mécanisme de défense est un mensonge par rapport à une vérité intolérable.

10) De « O » vers « K » : oscillation entre le rêve qui déchiffre et le rêve qui ‘inconscier’ Manuela et le vol de Giacomo

Manuela est une fillette de 10 ans en analyse. Elle est hyper complaisante, en compétition avec sa sœur de 12 ans. Cette dernière vient de guérir d’une grave maladie et les parents, pour réaliser son rêve, lui ont offert un chiot de chien loup.

L’analyste de Manuela est très perturbé par ce qu’il considère comme un achat imprudent, une intrusion des parents dans l’analyse de Manuela qui a la «phobie des chiens». Il décide de leur parler et de les sermonner pour avoir, sans réfléchir, perturbé l’analyse de Manuela.

Agissant ainsi l’analyste de Manuela laisse «un fait» (l’achat du chiot) rester «un fait», c’est-à-dire qu’à l’intérieur de la thérapie il laisse un «O» rester un «O», sans diriger ce «O» vers sa subjectivation à l’intérieur de l’analyse même, sans permettre donc la transformation de «fait en soi», d’éléments bêta si l’on veut, en K, en alpha, en récit.

Autrement dit, n’importe quel «O», si nous sommes en analyse, ne peut que prendre le chemin de la colonne 2 (celle des mensonges justement) pour être transformé dans la vérité subjective de cette analyse qui est de toute façon une déformation/déguisement/transformation de «O» (comme le rappelle sans cesse Grotstein 2007).

Au fond, dans cette optique le petit chien pourrait être rêvé comme le hooligan dont Manuela a peur, comme quelque chose de vivant et de nouveau qui arrive dans l’analyse et dans la vie psychique de Manuela, et les parents qui font cet achat pourraient être, d’un certain point de vue, la description rêvée du travail de l’analyste qui a été capable d’apporter quelque chose de nouveau et de vivant dans l’analyse.

Ce regard vers la subjectivation possible de «O» devrait être le regard de l’analyste qui devrait être de plus en plus entraîné à percevoir les transformations de «O».

Évidemment d’autres points de vue sont nécessaires, mais ils ne sont pas aussi intrinsèquement psychanalytiques.

Au fond, engager une narration transformative passe par le fait de rêver «des faits» afin qu’ils puissent devenir les narrèmes d’un récit complet. Cela implique le courage de considérer le rêve non pas comme une façon d’entrer en contact avec la vérité émotionnelle ou psychique mais comme un mensonge capable de plier «O» à nos besoins de sens et de récits qui organisent les émotions, les affects, les contingences, les significations.

Après que, pour des raisons personnelles, son analyste a sauté une semaine d’analyse, un patient rêve qu’il a été volé par son propre fils Giacomo, en qui il a toujours eu confiance et dont il n’attendait pas un tel comportement.

Continuons l’exercice : le «fait» est l’annulation de quatre séances par l’analyste ; inséré dans la colonne 2 cela donne naissance au rêve : quelqu’un en qui le patient avait confiance a trahi cette confiance en lui volant quelque chose, c’est-à-dire que le «fait» séance annulée devient : toi, analyste, tu m’as volé quelque chose, je ne m’y attendais pas, est-ce que je peux continuer à avoir confiance en toi?

Autrement dit, le rêve devient l’instrument de la subjectivation de «O», un mensonge qui nous permet de penser, de ressentir, de donner du sens.

Conclusions

Mais ce qui m’intéresse, en plus de clarifier les « présences » dans le champ de telles situations, c’est de savoir comment vivre noyés dans ces contradictions.

Mon grand-père en Sicile ( !) invitait ses enfants et ses petits enfants à éviter de sortir s’il y avait du vent, à savoir un « courant d’air » qui faisait bouger le linge sur sa corde.

Pour qu’il y ait un courant électrique il doit y avoir une différence de potentiel, pour qu’il y ait un courant atmosphérique il doit y avoir une différence de température entre deux points.

Nous serions donc en présence de deux théories : l’une voudrait qu’on habite des théories solides, sans courants, sans secousses, des théories qui fournissent des ancrages solides et des certitudes stables découlant de la cohésion du groupe d’appartenance : je suis kleinien, je suis freudien, je suis kohuttien, je suis lacanien.
L’autre théorie est celle qui vit au milieu des courants, dans les glissements de terrain et les tremblements de terre, au cœur du changement et des doutes, nous mettant sans cesse en face du provisoire et du mouvant. Bien sûr nous ne pouvons pas vivre sans un minimum d’appui mais je crois que nous devrions accepter la capacité de garder l’équilibre sur un appui qui parfois chancelle, comme les ponts dans les films d’Indiana Jones !

Le pont dont je parlais au début n’est pas réel, c’est un pont qui ne prend vie que lorsque nous savons osciller entre différents points de vue ; si pour moi la sexualité infantile en séance est un moyen narratif pour raconter l’accouplement ou le dysfonctionnement de l’accouplement entre l’appareil psychique de l’analyste et celui du patient, ou bien l’accouplement ou le non accouplement des identifications projectives et des rêveries, il y a aussi un Collègue pour lequel la sexualité infantile est, en dehors de toute métaphore, un des piliers de la pensée psychanalytique.

Si nous savons renoncer, lui et moi, entendus comme personnages du champ auquel nous donnons vie, à la «certitude de nos points de vue », nous créerons ou garderons en vie une analyse où la « différence de potentiel ou de température » permettra les pulsations vitales, les oscillations d’un point de vue à un autre afin que, en prenant appui sur des lambeaux de connaissance, nous osions nous lancer vers un nouvel inconnu sans peur de léser des orthodoxies présupposées.

Resumé

L’Auteur cherche de décrire un pont en oscillation permanente entre trop et pas assez.
Son indétermination même nous conduit à aborder une quantité incroyable de problèmes de clinique, de technique, de théorie de la technique dans la quotidienneté de notre travail.
Il va essayer d’étudier quelques-uns des nombreux points qui lui sont venus à l’esprit ; des autres seront laissés implicites mais la méthode ou l’approche sera toujours la même. Trop ou pas assez d’interprétation / un pont à grande circulation , Oscillation entre neutralité (déchiffrage) de l’analyste et self disclosure d’une rêverie (co-construction), Oscillation entre écoute réaliste et écoute onirique, Le pont provisoire entre vérité et mensonge, Oscillation entre destructivité primaire ou destructivité secondaire à l’échec des relations précoces…et des autres encore

[1] Le livre de Mario Tobino raconte son expérience de médecin psychiatre dans le service des femmes de l’hôpital psychiatrique de Maggiano.